Nous ne sommes pas tous d’accord. Et alors ?

La volonté qui s’exprime par le net et dans les réunions des collectifs de ne pas se résigner à l’éclatement annoncé des candidatures antilibérales est très positive et confirme la promesse novatrice que constitue l’énorme travail développé depuis la campagne du non de gauche. En même temps, je continue à déplorer le déficit de discussion collective qu’induit la démocratie électronique qui transforme en « mal pensant » toute expression de réserves ou d’objections à la tactique centrée sur l’appel à la candidature de José Bové. Et pourtant, les réunions qui se tiennent, que ce soit celles auxquelles j’ai participé dans le collectif du 18 ème à Paris et l’inter collectifs parisien, ou celles dont j’ai lu le compte-rendu (celle des bouches du Rhône par exemple) montrent qu’il y a beaucoup plus de matière à interrogation que ce qui ressort des engouements plus unilatéraux sur les listes de diffusion. Les argumentaires sont connus mais peu confrontés et les questions difficiles sont peu ou pas assez discutées.

Je fais part de mon malaise sur les points suivants d’importance inégale :

1. Comment peut-on passer d’une méthode exigeante de construction de consensus à celle du forcing arithmétique ? Cela a été déjà excellemment dit : le forcing en faveur de MGB peut-il en justifier un autre, serait-ce pour JB ?

2. Comment peut-on passer, sans changer de conception, de l’affirmation pendant des mois que « quand on combat la présidentialisation de la vie politique l’enjeu est celui d’un simple nom à mettre sur un bulletin de vote » à l’affirmation que « le retour de José Bové est le seul à pouvoir changer la donne ? » Est-ce une façon de construire une nouvelle approche de l’action politique ? je vois bien que l’objection commence à être contournée par l’appel à la reconstitution d’un collectif autour de JB mais est-ce avec le consentement de tous (tes) les intéressé-e-s ou bien est-ce une forme là aussi de forcing ?

3. Comment peut-on passer du projet commun initial d’une candidature unitaire antilibérale à celui d’une candidature de plus sans changer de projet ? Soit, comme le disent certains intervenants, l’objectif est de mettre sous pression les diviseurs MG B et O B en pensant que cette situation est réversible et dans ce cas là, il faut dire que la condition sine qua non pour le maintien de JB sera le retrait de MG B et OB – soit l’objectif est de pousser la candidature jusqu’au bout en considérant qu’elle permet d’exister dans la présidentielle et de réellement préparer la suite. Chacun des deux scénarios pose des problèmes redoutables mais il ne s’agit pas du tout de la même stratégie. Qui n’est pas gêné par cette énorme ambiguïté ?

4. Comment prévenir le risque qu’une candidature simultanée des 3 B n’amplifie dangereusement l’effet vote utile en faveur de Ségolène Royal ? Si l’objectif est de faire payer le plus cher possible aux directions de la LCR et de du PCF leurs responsabilités dans l’échec, ce scénario est défendable mais est ce la préparation de l’avenir ou bien la tentation du règlement de comptes qui l’emporte ?

5. Comment éviter que le forcing sur le scénario JB ne divise dangereusement les collectifs eux-mêmes et leurs composantes ? Les éléments dont je dispose m’incitent à penser que les divisions sont fortes et traversent toutes les sensibilités. On peut considérer que la dynamique des chiffres des signatures dans et hors collectifs va balayer les objections. Certes ! mais peut-on faire une croix sur certaines des sensibilités au sein des « mino » de la LCR, des communistes unitaires, des Alternatifs, de Mars, Alter ecolos ou d’ailleurs qui disent qu’elles ne suivront pas un scénario JB ?

Le principal argument en faveur de ce scénario est de répondre à l’amertume et à l’immense frustration que laisse l’échec de décembre en permettant d’imaginer la candidature possible. Mais je crains qu’il produise aussi un immense déception pour la simple raison que je ne vois pas comment les directions de la LCR et du PCF renonceraient. Pour la LCR, ce serait sous la contrainte de l’absence des 500 signatures et alors la configuration d’une candidature « d’opportunité » de JB avec le soutien de la LCR changerait le sens da la candidature elle-même. Ce serait sans problème pour certains mais ce serait l’inverse pour d’autres. J’ajoute que la barre des 500 signatures va être un enjeu des tactiques PS et UMP à ne pas négliger et qu’il est impossible de spéculer sur une hypothèse unique. Pour ce qui est du PCF, je veux bien entendre que tout peut bouger mais là, c’est une affaire de conviction et d’intuition. Je crois ce scénario très hautement improbable. Cela veut dire que dans tous les cas de figure, il y aura concurrence avec MG B. Et alors ? C’est peut-être un passage obligé. Si ça aidait pour la suite, je me laisserais convaincre mais je ne suis pas un adepte du cannibalisme en politique.

Pour que le retrait du PCF et de la LCR soit un réel acte politique, il faudrait que ce soit le cœur du martèlement de la campagne autour de JB. Mais là, c’est une autre objection car cela déplacerait le centre de gravité de la campagne en devant se situer forcément sur le terrain de la rivalité avec le PCF et la LCR. Et là, je ne vois pas en quoi ce serait porteur d’avenir puisque c’est précisément plus de 30 ans de cette histoire stérile que nous voulions dépasser. Le risque serait d’être enfermés dans cette seule partition et inaudibles sur les questions de fond dans l’affrontement majeur avec le FN, la droite et les dérives de SR. Même si cela ne fait rêver personne, d’autres formes d’intervention dans la campagne seraient moins improductives.

Au final, je souhaite comme tout le monde que la réunion nationale des 20 et 21 janvier consolide les collectifs et leur structuration, qu’elle confirme la perspective de travailler à un nouvel espace politique faisant converger les forces et sensibilités de la gauche transformatrice, ce qui inclut évidemment des fractions très significatives de la LCR et du PCF. Mais je crains que la résolution de la frustration immédiate de l’absence de candidature à la présidentielle ne conduise à une frustration politique beaucoup plus durable si l’intervention dans la Présidentielle se battit sur des leurres. Il en faudra beaucoup pour me convaincre que je me trompe lourdement. J’espère seulement que l’on pourra mettre en perspective l’ensemble des échéances et ne pas dilapider l’unité des collectifs. Il faudra à tout le moins ne pas céder à la tentation du despotisme démocratique où la loi majoritaire écrase les pensées dissidentes. Défendre l’espoir, c’est aussi accepter d’avoir cette humilité là..

François Labroille (A titre strictement personnel) Alternative Citoyenne Ile de France