OMOS MARDI 13 Mars 2007

Contribution François Labroille

Je me propose de reprendre le questionnement suggéré sur l'exercice de la citoyenneté au travers d'une expérience personnelle qui combine une pratique syndicale sur une longue période et une pratique politique d'élu plus récente. Je n'ai aucune prétention à théoriser quoi que ce soit mais j'ai simplement accepté de me prêter à cette tentative de lire mon expérience en me demandant finalement si dans les luttes sociales et dans les institutions on peut développer ou non une prise sur les choix collectifs. Je n'ai ni une lecture enthousiaste ni une lecture désabusée mais quelques enseignements personnels que je voudrais confronter pour la réflexion.

Quelques repères sur ma double expérience. En préalable, il me semble utile de préciser la spécificité de chacune des deux expériences. L’une est donc syndicale et l’autre politique au sein d’une institution, le conseil régional en Ile de France. Mon expérience syndicale s’est déroulé au sein de la direction du SNES puis de la FSU de 1986 à 2002 et en partie 2003. Avec participation directe au suivi des questions d’action, de mobilisation, de stratégie et une implication sur les dossiers salaires/carrières, protection sociale et politique économique set sociale de façon plus générale.

Dans l’enchevêtrement de plus de 15 ans de responsabilités, je retiens trois expériences saillantes : la crise de la FEN, son éclatement et la construction de la FSU ; les mouvement de1995 et de 2003 ; le dossier des retraites avec une implication personnelle aussi bien dans les instances de concertation comme la commissions Charpin ou le COR que dans les les mobilisations.

Mon expérience politique se déroule au sein du Conseil régional depuis 2004. Je suis conseiller régional à partir d’une démarche qui voulait faciliter l’implication du mouvement social dans les institutions…à partir donc de l’intuition qu’il fallait repenser les rapports entre fonctions syndicales et fonctions politiques. D’où l’originalité de la liste Gauche populaire et citoyenne de 2004 et sa traduction dans le groupe CACR (communiste, alternative citoyenne, républicain). L’expérience concrète est ici double: celle de la contribution à l’animation du groupe auquel j'appartiens sur les questions générales de la vie du conseil régional ; celle de l’implication dans quelques dossiers lourds, principalement les 30 mois de travail sur l’élaboration du nouveau SDRIF depuis juin 2004

Quel regard sur cette double expérience?

1 – Une appétence démocratique mais toujours incertaine, imprévisible et jamais définitive Le premier enseignement est qu'il existe une grande appétence pour le débat public dès lors que certaines conditions sont réunies. C'est assez classique dans les grands mouvements comme ceux de 1995 ou 2003… Dès lors que le coût d’entrée est dépassé, on décèle une grande capacité à se saisir des enjeux et des scénarios possibles.

Le mouvement de novembre et décembre 1995 est particulièrement intéressant. Mon souvenir est que les débats syndicaux, les débats qui se sont développés dans la phase de la mobilisation la plus haute en décembre allaient bien plus loin que le dossier des retraites. L'automne 1995 avait été marqué par des mouvement de fonctionnaires puissants sur les salaires, des manifestations des mouvements pour les droits des femmes en novembre.... les débats de l'époque portent largement sur des choix de politiques économique, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas... le drame sera une sortie sans suite par rapport à cette promesse... le mouvement syndical ne parviendra pas à donner de prolongement sur le fond des questions soulevées et les états généraux du mouvement social de 1996 seront sympathiques mais sans l'ampleur espérée. 2003 m’ a aussi beaucoup frappé par l’intérêt porté au débat sur la nature de problèmes de retraites et finalement sur la capacité à repérer la réalité des mutations liées à une nouvelle distribution des âges et à imaginer d’autres choix que celui d’un recul brutal des droits à la retraite. Je pourrais raconter des dizaines de débats où j’ai vu des interventions passionnées et pertinentes sur les résolutions possibles de l’équation des retraites.

Et en même temps je retiens que les incertitudes sont grandes. Tout mouvement n’est pas porteur en soi des mêmes caractéristiques et des mêmes exigences. Certains mouvements sont mêmes porteurs de régression. Pour illustrer: dans le secteur de l'enseignement, notamment pour le second degré, les années 1997-2000 ont été particulièrement difficiles avec un ministre, Claude Allègre, extrêmement agressif envers les enseignants, avec des conflits qui vont largement occuper les années 98-99 et 99- 2000 jusqu'à son départ forcé, mais sans que les mobilisations pourtant très fortes portent du projet, du sens... Parfois les résistances provoquent du repli et du simplisme... Il s'agit donc pour moi d'une interrogation qui va plus loin que l'opposition facile entre posture protestataire ou posture plus propositionnelle...Les contextes où les agressions sont les plus fortes ne sont pas nécessairement les plus stimulants pour les mobilisations sociales...et l'une des caractéristiques des années 2002-2007 n'est elle pas aussi fondamentalement marquée par cette difficulté? Y compris ne faut-il pas s'interroger sur le contraste entre d'une part l'importance de la mobilisation sur le CPE et des questions quelle portait en terme d'exigence de sécurité, de formation et d'insertion et d'autre part la maigreur des résultats et des suites au delà du retrait de l'alinéa concerné de la loi de février 2006?

C'est la même ambivalence que j'ai retenue dans l'expérience du travail autour du SDRIF. L'enjeu du SDRIF, en deux mots, c'est l'affectation des sols à l'horizon 2030 et donc des choix de localisation de l'habitat, des activités des transports, des infrastructures et des grands équipements pour 25 ans. Ce n'est pas rien et cela touche de fait à toutes les politiques publiques. A d'autres lieux, j'espère avoir l'occasion de revenir sur l'intérêt passionnant des questions traitées. En trente mois, j'ai vu à la fois une expertise de grande qualité mobilisée pour quelques milliers d'initiés et une extraordinaire difficulté à traduire les enjeux traités en débat public. Certes un questionnaire à 4,5 millions d'exemplaires a été diffusé dans le journal du conseil régional ...mais rien à la hauteur et pourtant, au travers d'une conférence citoyenne organisée en octobre 2006, nous avons vu un panel de citoyens passionnés par les questions traitées. Là encore, je retiens une appétence démocratique dès lors que des conditions sont réunies.... L'un de mes plus grands remords est de ne pas avoir su suffisamment anticiper et pousser à ce que l’on se donne les moyens de payer le coût d’entrée sur ces questions.

2 – Sur le problème de relation faite entre des approches globales et des approches fragmentées

Je retiens une grande difficulté en penser à la fois le général et le particulier et à déterminer quels sont les mouvements les plus transformateurs. Il ne suffit pas de dire que les mouvements fragmentés seraient particularistes et les mouvements globaux porteurs de cohérence. La cohérence, la vision d'ensemble ne se décrètent pas... elles se construisent. C'est un enjeu syndical permanent: comment articuler le professionnel, le sectoriel, le sociétal? Cela ne va pas de soi…c'est une vieille question des luttes sociales et chacun connaît le risque de globalisations artificielles comme d’enfermements catégoriels…Quelque part cela renvoie d'ailleurs à la double besogne de la Charte d'Amiens entre la « réalisation d'améliorations immédiates » et la préparation « de l'émancipation intégrale ». Mon expérience est que les questions éducatives ont permis au SNES et à la FSU de saisir des enjeux généraux qu’une entrée plus globalisante n’aurait pas nécessairement permis. Il serait intéressant de pouvoir développer mais il est frappant de voir que le syndicalisme de la FEN s'enferme dans la décennie 1980 et au début des années 1990 dans la théorisation de ce que l'on appeler le syndicalisme de la marge....en laissant aux forces politiques le soin de déterminer ce était possible et ce qui ne l'était pas. Cette époque de tentative de recomposition syndicale, de rapprochement FEN et CFDT sur fond d'une syndicalisme d'accompagnement va être contrarié dans le secteur de l'Education par une vision qui associe des préoccupations professionnelles et la prise en charge de la nécessité d'une investissement éducatif de grande ampleur. Je veux dire par cet exemple que le mouvement syndical peut se trouver en situation d'anticiper des besoins sociaux, d'en prendre la mesure et de produire des visions d'ensemble que la seule activité politique ne dégage pas spontanément. Autrement dit je continue à penser il y a une méconnaissance de la part du politique non seulement de l’expertise syndicale mais d'un savoir et d'une capacité à produire du projet. C'est encore un peu comme s'il était impossible de sortir de cet héritage d’une hiérarchie de noblesse ou de prestige entre les fonctions politiques, syndicales et associatives.

Mais en même temps le mouvement syndical est souvent dans la position de l’ignorance réciproque. J'ai vécu tout au long des années 1980 et 1990 l'affirmation d'une conception de l'indépendance syndicale que je pense salutaire quand elle permet au mouvement syndical de s'affranchir de toute subordination et de traiter d'égal à égal avec les forces politiques sans confondre les fonctions. Mais la difficulté redouble d'intensité quand le besoin d'indépendance se transforme en ignorance... La déperdition d'informations, de savoirs et de prise sur les institutions est alors considérable. L'expérience au sein de l'institution régionale et frappante. Y compris quand les compétences régionales sont fortes, le mouvement syndical est très extérieur, impliqué au travers de quelques initiés... et au mieux au travers du CESR qui est une des modalités peu convaincante de l'institutionnalisation des relations sociales.

SDRIF Pour donner un éclairage complémentaire, je voudrais revenir rapidement sur l'expérience régionale d'élaboration du SDRIF. C'est un très bon exemple pour réfléchir au croisement des approches fragmentées et des approches globales. J'ai dit l’intérêt de l'exercice mené et des questions abordées avec des enjeux politiques essentiels. Quand on s'intéresse au contenu d'une alternative aux dégâts du libéralisme, on est au coeur. Au delà du déficit démocratique déjà évoqué, le second enseignement que j'en ai retenu est la très grande difficulté à accorder les approches des divers territoires. Certes le travail effectué a dégagé des axes stratégiques d'aménagement en termes de lutte contre les inégalités, de solidarités territoriales, de prise en compte des enjeux énergétiques et écologiques mais dans la réalité de l'élaboration finale, les rivalités géographiques ont souvent été importantes, voire prépondérantes. Les enjeux sont très politiques mais les rivalités géographiques transcendent parfois les clivages politiques. Où les obscurcissent. Grande est alors la difficulté à politiser un débat pourtant éminemment politique. Cette difficulté est donc d'un autre nature que celle évoquée au niveau du mouvement syndical, mais je retiens que plus on politise un débat et un enjeu et plus se dégage du particularisme.

3 – l’institutionnalisation des relations sociales neutralise-t-elle la volonté transformation sociale? On peut prendre la question sous l'angle des formes de représentation syndicales et des procédures de négociation...on peut le prendre sous l'angle des institutions politiques.

Dans les deux cas, l'enjeu est un peu le même avec le risque d'une intégration institutionnelle qui neutralise la capacité de transformation. Le dépassement de ce risque est évidemment d'énoncer une mise en relation entre le « dedans » et le « dehors » qui associe la capacité d’expertise qu’autorise l’institution et la nécessité d’y porter des rapports de forces et des questions posées par l mouvement social..

Sans embellir la réalité, mon sentiment est que cette dialectique est relativement plus simple à mener au plan syndical qu'au plan des institutions politiques. Parce que la grande difficulté de mon expérience régionale est le quasi impossibilité de concrétiser le projet initial de dialectique entre la rue et les urnes. Même sur des sujets emblématiques, comme celui de la gratuité des transports pour les chômeurs, les mises en relation sont laborieuses. Les obstacles sont multiples. Certains sont des agendas discordants entre vie institutionnelle et vie réelle...mais aussi ce sont aussi les modèles culturels en place qui sont en cause.

Autant je sais le risque de s'engluer dans l'institution, autant je pense qu'il y a sous-estimation des marges d'action, des leviers dont on peut se saisir...mais cela ne peut être ponctuel...cela renvoie au dépassement d'une division des rôles...

Pour conclure

Pour conclure, je pense qu’un renouvellement de l’exercice de la citoyenneté serait capable de bousculer les choix établis, de bousculer les prérogatives d’Etat. Dynamiser la transformation sociale suppose de la part des acteurs sociaux de réfléchir à deux enjeux. Le premier c’est celui de l’équilibre entre protestation et proposition, aujourd’hui mal réglé. Le penchant naturel est celui de la protestation, le défi est la proposition. Or il n’y a pas de mobilisation collective durable sans projet et les acteurs sociaux ont un mal considérable à déplacer le centre de gravité de leur activité vers la proposition. Le deuxième défi c’est celui du renouvellement des formes de la démocratie. Pour dépasser les conceptions délégataires, il faut repenser la fonction des élus en rapport avec le mouvement social dans un sens non pas d’arbitrer les choix mais dans le sens d’être des facilitateurs de leur expression. A la limite une démocratie qui ferait vraiment sa place au mouvement social serait une démocratie dans laquelle les élus mettraient à la disposition du mouvement social ce qu’ils comprennent de l’élucidation des choix possibles, des scénarios possibles tels que d’ailleurs l’expertise du mouvement social permet aussi de les identifier mais sans les trancher à la place des citoyens. Ce renouvellement des formes démocratiques n’est pas simplement l’appel à la démocratie participative comme supplétif ou béquille de la démocratie représentative mais une façon de repenser leur articulation de façon à ce que l’élu ne se réfugie pas derrière la délégation mais soit bien un agent de l’implication des acteurs sociaux dans les choix politiques.