Portrait par Luc LE VAILLANT dans liberation du 8 décembre 2003

Anti-racines, Mouloud Aounit

il faudrait retenir ça. La remise de l'ordre national du Mérite au fils aîné du menuisier de Kabylie. L'hommage de la République à Mouloud Aounit, secrétaire général du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), pour services rendus à une cause essentielle : l'anticommunautarisme. Didier Daeninckx, écrivain et ami de longtemps : «Il était pleinement heureux. Ça cicatrisait les plaies. Ça compensait le prix que ses parents avaient dû payer.»Lors des élections législatives

Il faudrait oublier ça. Un soir de novembre. Un débat public organisé par une association juive. A l'entrée, une dizaine de types casqués qui s'en prennent à Aounit. Qui lui balancent des injures et des coups de poing. Qui lui crachent dessus. «Les crachats, c'était ça, le pire.»

Le pire, c'est surtout que le mouvement antiraciste traditionnel se retrouve lui aussi gangrené par le conflit du Proche-Orient et par les fondamentalismes juif et musulman. Que le Mrap est suspecté de rouler pour Arafat, et la Licra, de défendre Sharon. Que des gens d'accord à 95 % pour lutter contre tous les racismes et pour que coexistent Israël et Palestine finissent par s'inventer des procès en antisémitisme ou en islamophobie. Le pire, c'est que des Français se trouvent renvoyés à leurs origines et qu'il leur faut s'arc-bouter pour ne pas glisser dans une régression insidieuse, dans une frilosité ethnique. Le pire, c'est que si Mouloud se prénommait Marcel ou Maurice, la parole du Mrap ne serait pas mise en examen permanent.

Aounit a le cuir solide. La militance vous tanne la couenne. Et l'hystérie groupusculaire, l'agressivité de tribune, il maîtrise. Il se définit comme «quelqu'un qui déclenche des attitudes tranchées, qui ne laisse pas indifférent, qui fonce et tant pis si ça ne suit pas, qui peut être autoritaire mais pas rancunier». Reste que les temps sont assassins. Il en convient. Il parle du «vent mauvais», «des murs qui se reconstruisent dans les têtes». Et le voilà parti à détailler ses convictions, sans crainte, sans précautions. Ce docteur en économie, longtemps proche du PC mais qui a «conquis son autonomie» (Daeninckx dixit) à mesure que le rouge a blêmi, reste un marxiste d'obédience stricte. Il raconte souvent cette anecdote fondatrice : son père qui, le dimanche, entretenait la propriété de son patron, pour «2,50 F de l'heure» pour pouvoir lui payer des cours particuliers de maths, «5 F les trois quarts d'heure». Aounit estime que le racisme naît de la misère économique et sociale. Il se refuse à dresser un hit-parade des haines, à mettre à part l'antisémitisme. Il dit : «Le racisme est un et indivisible.» Il dénonce les synagogues brûlées comme les dérapages de fins de manifs propalestiniennes, et il serait désastreux de ne pas lui en donner acte, de supposer qu'il ait pu traîner à réagir. Cela dit, il refuse de stigmatiser les beurs de banlieue, de leur faire porter tout le poids des haines résurgentes contre les juifs, contre Israël. Il estime qu'on exonère un peu vite l'extrême droite et que le racisme antiarabe demeure la détestation la mieux partagée. Ajoutez à cela qu'il est contre une loi sur le voile, qu'il prône le dialogue avec les gamines, qu'il estime que le texte de Ramadan «n'était pas antisémite», et vous comprendrez qu'il vaudrait mieux qu'il ne se nomme pas Mouloud pour tenir cette ligne, discutable mais pas déshonorante, sans se voir assigné à résidence dans le ghetto des déterminismes.

Il est, pourtant, l'exemple type des intégrations réussies. Années 60. Ils vivent à dix dans un trois pièces. Les parents sont analphabètes mais sacralisent l'éducation. «Tant qu'à l'école, ça allait, on pouvait faire toutes les conneries...» Il y a le cahier taché qu'on lui accroche dans le dos mais aussi un instit qui le prend en main et un troisième prix d'excellence, enrubanné de rouge. Le père fait ramadan, la mère prie, mais «il n'y a pas volonté de transmission» et, aujourd'hui, Aounit est strictement athée. L'été, c'est la colo, pas le retour au bled, trop cher. Il passe son bac au lycée Henri-Wallon, où les petites voilées Lila et Alma viennent de faire leurs 400 coups, à un jet de pierre de l'association d'insertion (25 salariés) qu'il dirige pour 3 000 euros mensuels. A 18 ans, il demande sa naturalisation, torpille l'improbable «rêve de retour» de son père, mais ouvre la voie à ses frères et soeurs qui deviendront conseil en gestion, infirmière, directeur de piscine, secrétaire, comptable, etc.

A mes débuts au MRAPPetit, son père l'entraînait aux meetings pour l'Algérie, aux collectes de fonds pour le FNL. Mais, vite, Mouloud francise ses intérêts et trempe ses convictions dans le bain d'acide d'Aubervilliers, ville ouvrière et mélangée. «Ville rude et tendre», selon Ralite, l'ancien maire communiste. «Ville qui, quand on s'en sort, vous transmet une énergie qu'il n'y a pas ailleurs», d'après Aounit. A Aubervilliers, il a voté PC ou Verts au premier tour, «jamais PS ou trotsk», a toujours travaillé dans l'associatif ou la fonction territoriale, et s'est marié avec une assistante sociale d'origine italienne. Ils ont deux enfants. L'aîné est trisomique. Il en dit : «Au début, ça a été dur mais c'est une véritable richesse. Mon combat contre tous les racismes, il est là aussi.» Il se définit comme un père assez autoritaire, «très exigeant sur l'école», même si, sur les sujets de société, il est plutôt libertaire : légalisation du cannabis, adoption par les homos. Sinon, il circule en 125, fait son footing le dimanche, soigne son élégance, aime le cirque et Zingaro, et jardine dans sa «bicoque» de l'Orne («j'ai la main verte»). Avant de repartir battre la campagne.

Car cela ne cesse jamais. Il faut dénoncer, réagir, assigner au tribunal au risque de participer à la victimisation ambiante, à la criminalisation des opinions. Le Mrap a porté le fer contre Oriana Fallaci, pas contre Houellebecq. Il admet : «Il ne faut pas confondre critiques et injures.» Il précise : «On a le droit de s'en prendre aux religions», mais il devrait s'interroger sur la pertinence du concept d'«islamophobie», qu'il a popularisé, et qui sanctuarise l'un des monothéismes. Il reconnaît que «traiter n'importe qui, n'importe quand, de raciste, d'antisémite ou de fasciste, est dangereux». Pourtant, il tient à la loi de 1972, à la loi Gayssot, à ces armes des faibles.

Et il y a encore l'affaire du préfet «musulman» annoncé par Sarkozy. Aounit refuse la discrimination positive mais voudrait qu'«on donne plus à ceux qui ont moins». L'immigration ? «On ne parle plus de codéveloppement. Il n'y a plus que des logiques ultrasécuritaires et ultra-utilitaires.» Les intellos ? Il est en manque de Bourdieu. Trouve que BHL a toujours été réglo. Regrette le revirement de Taguieff, ancien du Mrap, les bifurcations de Finkielkraut, dont il avait apprécié le Juif imaginaire.

Et toujours il lui faut relancer le débat. Histoire d'en finir avec les régressions communautaires. Pour pouvoir s'affronter à nouveau, entre citoyens libres et égaux.

Par Luc LE VAILLANT - liberation

lundi 08 décembre 2003

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